Jeanjean est mort.
Jeanjean est mort et pourtant j’entends sa voix.
Il était le premier et dernier ami de Cavanna. Le Jeanjean du roman “Les ritals”
Jeanjean est mort.
Il allait avoir 100 piges.
Je commençais à me demander comment fêter son anniversaire.
Il voulait faire don de son corp à la science. Le type chargé de s’occuper de sa dépouille le jour de sa mort l’avait appelé au téléphone et ils avaient rigolé ensemble de la situation. “Cher messieur”, avait entonné jean à son interlocuteur, “avec tout le respect que je dois à la science, je tiens à vous dire que je ne suis pas encore prêt à vous laisser m’embarquer. Je vois encore quelques uns de mes doigts de pieds bouger, signe que je suis encore vivant”.
Jean est mort et on est des cons.
On aurait dû aller le voir plus souvent. Moi en tout cas.
Jean est mort et je le vois encore. Debout derrière sa cuisinière, les poings fermés appuyés sur l’armoire de la cuisine. Il hurle et surjoue “Tu vas rester ! Si tu pars, je le prends personnellement, alors tu vas t’asseoir dans le salon et moi je vais nous préparer des pâtes aux cèpes et on se prendra un fromage et une douceur pour le dessert. Tu dormiras en haut.”
“Ok Jeanjean. T’es sûr de la date de péremption sur la boîte des cèpes ?”
“On verra, c’est pas avec moi que tu vas parler de date de péremption…”, Puis il riait, soulevait ses énormes mains de la table en bois, empoignait le rosé et versait délicatement une larme au fond de verres à vins fatigués en lançant “on va trinquer à nous parce que personne ne le fera à notre place”.
Buvons.

Ses yeux retombaient parfois au sol. Le chat passait entre ses basquettes. Jeanjean remerciait Dieu s’il existe, la France, et surtout la vie de ne lui avoir fait rencontrer que des types formidables. Des amis qu’il trouvait intelligents, rares et brillants parmis lesquels Cavanna, son plus vieux pote, trois professeurs renommés, les personnels d’Air France où il mena une longue carrière en tant que steward, (avant les avions à réaction), le dessinateur et ami Reiser, une vraie cantatrice, un bariton, un chef d’orchestre, la fille d’un ministre japonais dont il fut le fiancé, les fêtards de la piscine de chez Coluche, l’ensemble des patrons des Golf Clubs du monde qu’il a parcouru, sport dont il pense avoir participé à démocratiser grâce à son lobbying de naviguant Air France. Son rêve, en tant que travailleur issue de famille immigrée italienne venue construire Paris, fut que la pratique de ce sport devienne accessible aux travailleurs et travailleuses des entreprises publiques, les musiciens des clubs de jazz New-yorkais, Denis et Nina Robert, la petite Virginie mais aussi Michel, son infatigable voisin du CNC, toujours à ses côtés ainsi que sa famille, évidemment.
Jeanjean est mort. Pourtant je le vois encore.
Il prépare ses pâtes aux cèpes. Les poings vissés à la table de la cuisine. Il ne veut pas que je parte. Me fait promettre de ne pas aller au resto ni de dormir à l’hôtel. Il veut que je reste avec lui. Écouter les cassettes audio qu’il a enregistré qund il s’occupait de son épouse et qu’il avait dû descendre son lit dans le salon pour pouvoir continuer à s’occuper de Jacqueline, sa tendre et douce atteinte d’Alzeihmeir.
“Puisque personne ne vient nous voir” avait-il lancé aux murs du séjour et à Dieu, “c’est moi qui vais raconter ma vie”. Il tenait plusieurs dizaines d’heures de conversation et nous en avions fait des podcasts pour Blast-info.fr.
Jeanjean est mort. Son lit encombrait le séjour. Un gigantesque poster recouvrait le fond de la pièce. C’était un paysage de plage et d’un palmier en ombre Chinoise. Une plage d’outremer.
Merde Jeanjean. Tu m’as finalement jamais refilé la recette des cèpes. Les mêmes que tu préparais à Cavanna.
Je t’aime beaucoup vieux rital.
Yves Lespagnard, ami de Citizen
16 juin 2025






